Alors que les grandes puissances mondiales s’affrontent dans une guerre commerciale sans précédent et que la Chine impose des restrictions sur ses exportations de terres rares, l’Afrique se retrouve, encore une fois, au centre d’un jeu géopolitique qu’elle n’a pas choisi. Mais pour la première fois depuis des décennies, le continent détient des cartes maîtresses qui pourraient renverser la donne. La question n’est plus de savoir si l’Afrique sera impactée par les crises mondiales, mais si elle saura les transformer en opportunité historique.
D’ici 2040, la demande mondiale en lithium sera multipliée par 4,5 et celle en graphite par 2,3. Or, l’Afrique détient environ 30% des réserves minérales mondiales connues, dont 85% du manganèse mondial et 80% du platine et du chrome. Plus frappant encore, ces ressources pourraient générer 2 000 milliards de dollars sur les 25 prochaines années selon le FMI.
Pourtant, le paradoxe africain demeure criant : la République Démocratique du Congo détient 70% des réserves mondiales de cobalt, mais exporte la quasi-totalité sous forme brute. Pendant ce temps, la Chine contrôle 60% de l’extraction minière mondiale et 91% de la production raffinée, créant une dépendance stratégique que Washington et Bruxelles tentent désormais de briser.
Cette concentration du pouvoir chinois explique pourquoi environ huit projets africains de terres rares devraient être opérationnels d’ici 2029, portant la part du continent à 9-10% de l’approvisionnement mondial un bond spectaculaire par rapport au quasi-zéro d’il y a quelques années. L’Angola, avec son projet minier de Longonjo financé à hauteur de 80 millions de dollars, vise à fournir 5% des terres rares magnétiques mondiales nécessaires aux éoliennes et moteurs électriques.
Mais cette nouvelle ruée minière cache un danger mortel : reproduire les erreurs du passé. La plupart des matériaux africains sont exportés non transformés, limitant drastiquement leur impact économique. Pire encore, la vulnérabilité économique du continent offre à la Chine de nouvelles opportunités d’échanger de l’aide financière contre l’accès aux ressources minières, comme elle l’a fait au Sri Lanka avec le port de Hambantota (bail de 99 ans) ou en Zambie avec des actifs miniers de cuivre.
La stratégie doit donc radicalement changer. L’Union Africaine a approuvé la Stratégie Africaine des Minéraux Verts (AGMS), un cadre continental visant à promouvoir la transformation locale et la gouvernance responsable. Des pays comme le Zimbabwe, la Tanzanie et le Ghana ont déjà interdit l’exportation de lithium brut, forçant les investisseurs étrangers à construire des capacités de raffinage locales.
L’Afrique du Sud se positionne comme hub de transformation des minéraux de batteries. Des infrastructures stratégiques comme le Corridor de Lobito (soutenu par les USA et l’UE) et la modernisation du chemin de fer Tanzanie-Zambie par la Chine illustrent la compétition féroce pour sécuriser les chaînes d’approvisionnement africaines.
Trois Impératifs Stratégiques pour l’Afrique
Premier impératif : la transformation locale. L’Afrique doit repenser ce que « critique » signifie selon ses propres critères de développement, pas selon les définitions américaines ou européennes. Cela signifie investir massivement dans le raffinage, la transformation et la fabrication. Le Malawi, avec son projet Songwe Hill désigné « Projet Stratégique » par l’UE, montre la voie en attirant des financements européens pour une production locale de terres rares.
Deuxième impératif : la négociation collective. L’urgence d’un cadre de l’Union Africaine pour négocier et gouverner les investissements en minéraux critiques ne peut être ignorée. Les accords bilatéraux individuels comme la proposition controversée de la RDC d’échanger accès minéral contre soutien sécuritaire américain fragilisent la position continentale. Seule une approche coordonnée permettra de maximiser le pouvoir de négociation africain.
Troisième impératif : la diversification des partenaires. Jouer la Chine contre les États-Unis et l’Europe peut sembler tactiquement intelligent, mais cela nécessite une sophistication diplomatique considérable. Le Malawi a signé un contrat de 15 ans avec l’Australie pour fournir 6 000 tonnes par an de concentré de monazite, démontrant qu’une stratégie multi-partenaires est possible sans aliénation.
Pendant que l’attention se focalise sur les minéraux, une ressource capitale reste sous-exploitée : la diaspora africaine. En 2023, l’Afrique de l’Ouest seule a reçu plus de 32 milliards de dollars en transferts plus du double de l’investissement direct étranger et six fois l’aide au développement officielle.
Globalement, les travailleurs migrants ont envoyé plus de 95 milliards de dollars vers et au sein de l’Afrique en 2021, bénéficiant à plus de 200 millions de membres de familles. Au Nigeria, les transferts ont atteint 23,8 milliards contre seulement 2,4 milliards en investissements directs étrangers.
Pourtant, l’Afrique subsaharienne reste la région la plus coûteuse au monde pour les envois de fonds, avec des frais moyens de 5% en 2023 via applications mobiles, bien au-dessus de l’objectif ODD de 3%. Cette inefficacité coûte au continent des milliards annuellement.
La transformation est en cours. Le Congrès américain a introduit l’African Diaspora Investment and Development Act (AIDA), reconnaissant officiellement les communautés diasporiques comme partenaires légitimes dans la politique économique étrangère américaine, avec des mécanismes pour réduire les coûts de transfert et inciter l’investissement productif.
Le Ghana illustre cette nouvelle approche. Le pays intègre désormais les transferts de la diaspora comme source alternative pour financer son Cadre National de Développement (2026-2029), avec un Bureau des Affaires de la Diaspora directement rattaché à la Présidence.
L’impact de développement à long terme des transferts se matérialise lorsque ces flux soutiennent l’investissement en capital humain et physique plutôt que la simple consommation. Le Bangladesh offre un modèle réplicable : incitation en cash de 2,5% pour les transferts via canaux officiels, expansion des infrastructures bancaires numériques, et création d’obligations diasporiques.
Les Philippines, avec leur Administration du Bien-être des Travailleurs Étrangers, ont institutionnalisé l’éducation financière et promu l’épargne et le développement de micro-entreprises adossés aux transferts. La recherche en Afrique de l’Est montre que la profondeur financière amplifie l’efficacité des transferts pour promouvoir la croissance économique.
La diaspora peut jouer trois rôles transformateurs : capital financier via obligations diasporiques et fonds d’investissement collectif ; capital humain par transfert de compétences, mentorat et programmes de retour temporaire ; capital social en servant de pont entre marchés africains et occidentaux, facilitant partenariats et commerce.
Cette opportunité historique comporte des pièges. La dépendance excessive aux transferts peut décourager les réformes structurelles internes. Les chocs économiques dans les pays hôtes réduisent immédiatement les flux, un risque illustré par la baisse de près de 6% des transferts vers le Mexique durant les huit premiers mois de 2025 suite aux politiques migratoires américaines.
Sur le front minier, la course aux investissements rapides peut reproduire l’exploitation extractive classique sous un nouveau vernis « vert ». Les projets stagnent souvent à cause de l’électricité peu fiable, des licences opaques et des structures de financement qui engagent la production future aux acheteurs étrangers sans plan stratégique.
L’Afrique se trouve à un carrefour historique. Les crises géopolitiques, guerre commerciale sino-américaine, restrictions sur les terres rares chinoises, droits de douane, volatilité pétrolière créent une fenêtre d’opportunité que le continent n’a pas connue depuis les indépendances.
Mais cette fenêtre ne restera pas ouverte éternellement. Les investissements miniers prennent des décennies à devenir rentables. Les cadres de gouvernance doivent être établis maintenant. Les partenariats stratégiques doivent être négociés avec lucidité.
L’Afrique doit refuser le faux choix entre Chine et Occident. Elle doit construire une troisième voie : celle de la transformation locale, de la négociation collective via l’Union Africaine, et de la mobilisation stratégique de sa diaspora comme levier de développement endogène.
La vraie question n’est pas de savoir si l’Afrique a les ressources pour prospérer, elle les a. La question est de savoir si elle aura le courage politique, la vision stratégique et l’unité continentale pour les transformer en prospérité durable plutôt qu’en nouvelle dépendance dorée.
Le monde a besoin de l’Afrique comme jamais auparavant. Cette fois, l’Afrique doit s’assurer que ce besoin se traduise en développement équitable et souverain. L’histoire ne pardonne pas deux fois.






