Statue monumentale d’une Amazone du Dahomey à Cotonou, symbole du patrimoine culturel et touristique du Bénin.

Bénin : La revanche culturelle qui rapporte des milliards

Comment un petit pays transforme son passé douloureux en machine à cash touristique?

 

Ouidah, janvier 2024. Les hôtels affichent complet, les prix explosent, les taxis-motos se frottent les mains. Ce week-end-là, la ville côtière béninoise vibre au rythme des Voodoo Days, ce festival qui célèbre ce que l’Occident a longtemps appelé « vaudou » avec un mélange de fascination morbide et de mépris colonial. Mais ici, personne ne joue plus à se faire discret. Le gouvernement béninois a décidé d’assumer à fond son héritage spirituel, ses femmes guerrières légendaires et même son rôle dans la traite négrière. Résultat ? Un pari économique à 2 milliards d’euros qui pourrait bien changer la donne en Afrique de l’Ouest.

Patrice Talon débarque au pouvoir en 2016 et découvre un secteur touristique pathétique, 0,7% du PIB, 200 000 touristes par an à peine, alors que le Sénégal voisin en accueille un million. Pourtant, le Bénin a tout pour plaire. 120 kilomètres de plages, des parcs animaliers, et surtout une histoire qui donne des frissons.

Sa réponse ? Le programme « Bénin Révélé ». Un nom qui claque, une vision claire, et un chéquier bien garni. Depuis 2016, plus de 1250 milliards de francs CFA ont été balancés dans les infrastructures touristiques. L’objectif fixé ne laisse aucune place au doute, 2 millions de visiteurs d’ici 2030 et faire grimper la contribution du tourisme à 13,4% du PIB.

Mais Talon ne mise pas sur des complexes all-inclusive anonymes ou des safaris formatés. Sa stratégie tourne autour de trois axes qui racontent une histoire cohérente, la mémoire de l’esclavage à Ouidah, la spiritualité Voodoo assumée sans complexe, et l’épopée des Amazones du Dahomey, ces femmes guerrières qui foutaient la trouille aux colonisateurs français.

La Route des Esclaves d’Ouidah, c’est quatre kilomètres entre la place aux enchères et la Porte du Non-Retour, là où des millions d’Africains ont embarqué vers les Amériques. Ce trajet génère aujourd’hui 17 millions d’euros par an et attire 500 000 visiteurs. Pas mal pour un lieu qu’on aurait pu préférer oublier.

Le truc, c’est que le Bénin a compris un principe économique simple mais puissant, la diaspora africaine cherche ses racines, et elle est prête à payer pour ça. Les Afro-Américains, les Caribéens, tous ces descendants d’esclaves qui veulent renouer avec leurs origines, Ouidah leur offre ce qu’aucun test ADN ne peut donner, la confrontation physique avec l’histoire.

La Banque mondiale a mis 50 millions de dollars sur la table pour développer ce tourisme mémoriel transfrontalier. Les retombées dépassent largement les entrées de sites. Hôteliers, restaurateurs, guides, artisans, toute l’économie locale carbure désormais au tourisme de mémoire.

Pendant des décennies, le Voodoo était ce truc qu’on cachait aux Blancs, cette spiritualité que les missionnaires chrétiens et les colonisateurs avaient diabolisée. Le gouvernement béninois a décidé de renverser le script. Jean-Michel Abimbola, ministre du Tourisme, le dit cash : « Ce que le Bénin apporte au monde de façon singulière, c’est le Voodoo. »

Les Voodoo Days de janvier 2024 ont prouvé que le pari marchait. À Ouidah, tout a explosé, le gardiennage de vélo passe de 100 à 500 francs CFA, les plats de 500 à 2000. Les chiffres d’affaires records se multiplient. Les hôtels refusent du monde.

Le projet va plus loin avec la Route des couvents Voodoo, l’aménagement de quatre places emblématiques, un village dédié aux animations culturelles. L’idée, c’est de déconstruire les clichés occidentaux sur le Voodoo tout en capitalisant sur la fascination qu’il exerce. Le Bénin se positionne ainsi sur un créneau unique, aucun autre pays de la région n’ose assumer aussi frontalement son héritage spirituel précolonial.

Si le Voodoo représente la singularité spirituelle du Bénin, les Amazones du Dahomey incarnent sa fierté historique. Ces guerrières, appelées « Mino » ou « Agoodjié » (« ôte-toi de mon chemin »), constituaient une armée féminine unique au monde, active du XVIIe au XIXe siècle.

Les chiffres donnent le vertige. Sous le roi Ghézo, elles représentaient 25 à 30% des effectifs militaires, soit 4000 à 6000 femmes. Formées dès l’adolescence, elles vouaient leur vie au combat. Leur efficacité militaire était redoutable, 30 secondes pour recharger une carabine contre 50 pour un soldat masculin moyen.

Face aux Français en 1892, elles se sont battues avec un acharnement qui a marqué les esprits. Un officier colonial notait, médusé : « Les amazones sont les plus acharnées ; malgré la mitraille elles s’avancent à 100 pas de nos lignes. » Ces femmes ne réclamaient pas l’égalité avec les hommes mais affirmaient leur supériorité au combat, chantant « Hommes, restez ! Cultivez le maïs. Nous, nous partons en guerre. »

Le gouvernement capitalise à fond sur cet héritage. Le Musée de l’épopée des Amazones (MURAD), représente un investissement de 30 milliards de francs CFA. Le projet inclut la réhabilitation de cinq palais royaux sur le site d’Abomey, classé UNESCO, et accueillera les 26 œuvres restituées par la France.

Le timing est parfait. Le film hollywoodien « The Woman King » avec Viola Davis a fait connaître les Amazones au monde entier. Le Bénin récolte ainsi une promotion culturelle mondiale gratuite qui booste l’attractivité de sa destination. À une époque où les questions de genre occupent le devant de la scène internationale, le pays dispose d’un récit historique authentique et puissant sur l’empowerment féminin, bien avant que le concept n’existe.

La transformation culturelle ne suffit pas. Le Bénin investit massivement dans le béton et l’asphalte. Deux aéroports internationaux, un nouveau port de plaisance à Cotonou, un réseau routier modernisé. Le Club Med débarque en 2026, des complexes hôteliers haut de gamme sortent de terre le long des 120 kilomètres de côtes.

Le budget 2025 du ministère du Tourisme atteint 65,13 milliards de francs CFA, en hausse de 38,86%. Cette enveloppe finance le Quartier culturel de Cotonou, la modernisation de la cité lacustre de Ganvié, l’achèvement du complexe Marina et du Club Med.

Le positionnement géographique joue à fond. Le Bénin mise sur sa proximité avec Lagos et ses 4 millions d’habitants à fort pouvoir d’achat. Le Nigeria, c’est 200 millions d’habitants dont 50 millions de classe moyenne avec un pouvoir d’achat supérieur à 5000 dollars. Pour faciliter ce tourisme régional, l’État a exempté de visas 30 pays africains en 2017.

Les premiers résultats encouragent à continuer. Pour 2023-2024, les recettes touristiques oscillent entre 215 et 230 millions d’euros, en progression constante. Le secteur génère 3% du PIB, est devenu la deuxième source de devises et le troisième employeur du pays après l’agriculture et le commerce. Les projets en cours devraient créer plus de 150 000 emplois.

À Grand-Popo, 50 000 visiteurs annuels génèrent 4 à 5 millions d’euros de recettes. À Ouidah, chaque manifestation touristique transforme l’économie locale. Les artisans, les restaurateurs, les guides, tout le monde profite de l’afflux.

Parce qu’évidemment, tout n’est pas rose. La sécurité pose problème. Les menaces terroristes du Sahel se rapprochent des frontières nord. Le parc national du W est « formellement déconseillé » par plusieurs chancelleries occidentales, ce qui limite son potentiel touristique.

La formation professionnelle accuse du retard. Les métiers du tourisme nécessitent des compétences que le pays peine encore à développer massivement. La promotion internationale reste insuffisante malgré les investissements. Et l’endettement lié aux projets titanesques pose la question de la rentabilité à long terme.

Le Bénin est en train de prouver quelque chose de fondamental, l’histoire et la culture, même douloureuses, peuvent devenir des leviers économiques si on les assume sans complexe. Plutôt que de planquer son rôle dans la traite, de minimiser le Voodoo ou d’oublier les Amazones, le pays en fait ses atouts distinctifs.

Cette stratégie de soft power renverse le narratif post-colonial habituel. Le Bénin passe du statut de victime passive à celui d’acteur stratégique de son développement. Il transforme ce qui était considéré comme des stigmates en singularités attractives sur un marché touristique mondial de plus en plus avide d’authenticité et de sens.

D’ici 2030, on saura si l’ambition de tripler la contribution du tourisme au PIB se concrétise. Mais le pari culturel, lui, est déjà gagné. Le Bénin a réussi à faire de son passé non plus un fardeau mais un trésor. Et ça, dans une économie de l’expérience et de l’identité, ça vaut tous les gisements de pétrole du monde.

 

 

 

Par Dambaba pour Africa TIMES Magazines

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